Étudiant

2013
Publication of 520 bw pages, 205 x 142mm, 10 copies.
Collaboration with Adrien Fregosi.
 


Created in collaboration with Adrien Fregosi during a one-week residency on the Grenoble University campus, Étudiant is a publication made entirely from materials and traces found on site: photographs, graffiti, drawings, discarded photocopies, and other remnants of student life.

Printed and bound at the campus print shop, Étudiant combines references to both the academic thesis and the fanzine. As thick as a ream of paper, it serves as a raw archive of the residency and of an unexpected return to student life.
 


The book, created in 2013, was displayed on the wall for Adrien Fregosi’s exhibition “Dès potron-minet” at Le Magasin – CNAC (Grenoble) in 2026.


Dès potron-minet exhibition view, Magasin CNAC (Grenoble), 2026. Photos by Grégoire d'Ablon

La façon dont ils font les choses
Un récit de la collaboration de Marion Balac et Adrien Frégosi,
par Marine Lang et Angeline Madaghdjian.

Marion Balac et Adrien Frégosi ont travaillé pour la première fois ensemble au sein de PRESENCE, résidence sur le campus universitaire grenoblois. Cette résidence s’est découpée de manière temporelle en trois séquences : une première session d’accumulation boulimique d’images et de matériaux du 20 au 23 mars 2013, une séquence de travail à distance d’assemblage initial de ces éléments en vue de la création d’un fanzine, avec réalisation de la part des artistes de dessins d’inspiration estudiantine, et une dernière séquence (du 15 au 20 avril 2013) englobant un dernier récolement de photographies et de dessins, la conceptualisation du livre-objet qui allait être édité, et enfin sa réalisation et sa distribution.

     PRESENCE a souhaité, pour une seconde fois dans son temps d’existence, rassembler deux artistes pour un travail à quatre mains, dans une urgence de création. Adrien Frégosi et Marion Balac se connaissent avant de travailler ensemble : ils ont respectivement connaissance de leur production éditoriale et artistique, et en plus sont amis. Leurs pratiques artistiques se croisent sur différents points, notamment sur leur appartenance commune au milieu de la micro-édition et du dessin contemporain. Pourtant, ils n’ont jamais travaillé ensemble, probablement ils n’y ont pas pensé, et c’est les commissaires de la résidence PRESENCE à Grenoble qui leur propose alors un temps donné de création à deux, celui d’une résidence sur le campus universitaire grenoblois. PRESENCE n’impose pas de concept de travail aux artistes, ni d’objectifs de création, ni d’événements publics à penser, juste un territoire où jouer  et des moyens de production : le territoire est celui de la fac, et les moyens de production sont ceux d’un étudiant ; le temps de recherche, de pause aussi, les photocopies, les bibliothèques, le campus dans sa qualité de micro-ville dans la ville, sa géographie, ses paysages, les chercheurs, le personnel, et tout ce qui est trouvable sur ce territoire donné.

             L’idée donc, c’est de laisser se faire les choses. L’émulsion prendra bien. Il ne s’agit donc nullement d’un travail curatorial très pensé, théorisé avant même la spontanéité artistique. Mais d’une envie de lâcher prise.

           Marion vient d’une formation aux Beaux-Arts de Lyon, Adrien a fait des études de psychologie sur le campus grenoblois. Ce qui fait qu’ils n’ont absolument pas le même rapport au terrain de jeu offert par PRESENCE : Marion le découvrira, Adrien le connaît bien, et le fera connaître à Marion, alors qu’elle lui mettra sous les yeux des choses qu’il a pu croiser au cours de ses années d’études. L’idée est alors de partir explorer et complètement épuiser ce qu’est l’esthétique de ce monde en soi qu’est le campus, et de cette période de la vie qu’est l’âge étudiant. Quel type de création plastique préexiste dans ce monde étudiant ? Les dessins de table, qu’on peut aussi appeler dessins d’ennui. Le choix d’études après un temps scolaire assez long (15 ans en moyenne) ne suffit pas, apparemment, à s’accomplir intellectuellement et professionnellement dans des salles de cours, en tout cas à s’y concentrer pendant deux heures. Dès lors, il faut dire que l’étude et l’archivage menés par les deux artistes montrent que ce type de création qu’est le dessin de table – recouvrant plusieurs techniques, le contour au blanco, gravé aux ciseaux, inscrit au marqueur, au stylo, etc. – est pris dans des traditions assez étonnantes : des thématiques très restreintes et qui n’évoluent pas, les générations se passant les codes sans véritablement les transformer.

    Champignon hallucinogène, têtes de mort, pétard rajoutée à chaque bouche déjà préalablement dessinée, dessins géométriques à la limite de la psychose, personnages de dessins animés, animaux aux proportions étranges, profils, smileys, filles aux formes généreuses, voitures,

  Typographies type graffiti, métal, gothique, maximes à la profondeur assez limitée, COMMUNISME, idées politiques ou pas, marques de vêtements, titres de tubes presque oubliés (rapport à l’enfance ?), insultes bien sûr, blagues sur les professeurs, parfois à plusieurs « voix », échanges,

Est-ce aller trop loin que dire aussi que ce dessin est plutôt masculin dans son ensemble ?

Dans tous les cas, il est révélateur d’un humour et d’un cynisme très codés, post-adolescents.

On le retrouve ailleurs, il s’inscrit et se fond dans le contexte qui lui est offert, des prises en plastiques aux murs des toilettes, il est, au sens primitif et complet du terme, graffiti.

      Adrien Frégosi et Marion Balac vont accumuler d’autres traces de l’esthétique « fac », notamment par la photographie. Ils vont par exemple se laisser corrompre par la drôlerie et le décalage des dessins de table en photographiant des scénettes plus qu’étranges, de défilés d’étudiants testant la difficulté des personnes handicapées à vivre au quotidien en chaise roulante, aux concerts reggae au public plus que captif vestimentairement. Ils analysent parfois par leurs prises de vues l’aspect cheap du rapport à la communication visuelle qu’ont les étudiants, des banderoles d’accueil au rendu médiocre mais au travail de crayonnage certain, jusqu’aux affiches ultra-pixélisées faisant la promotion de cours particuliers d’informatique.

Mais il s’agit aussi de rendre compte d’un paysage marquant, celui d’une architecture audacieuse aux formes fortes, celle des bâtiments du campus, qui résonnent avec la place laissée à la nature dans ce cadre, aux espaces sans béton, aux grandes ouvertures du regard sur les montagnes entourant la cuvette grenobloise.

Pour ce qui est du matériel utilisé (autre que l’appareil photographique) pour dessiner, gratter et recopier en relief les dessins de table, Marion Balac et Adrien Fregosi ont accumulé du matériel trouvé sur place : photocopies oubliées à la Corep, centre de photographie du campus, papiers divers trouvés là où ils ont été laissés, trousses perdues par leurs propriétaires. Tout matériau utilisé doit venir de ce territoire, et ils respectent ce précepte de PRESENCE à la lettre, donnant ainsi à leur fanzine, finalité de leur travail ensemble, une vraie cohérence d’emblée. Le fanzine est un des modes de création des deux artistes, nous l’avons déjà dit ; il faut rajouter que les premiers fanzines créés par Adrien Frégosi ont été fait sur le campus grenoblois, dans le même centre de photocopie qu’il fréquente aujourd’hui au sein de sa résidence. S’ajoute ainsi une dimension émotionnelle à cette création, on verra par ailleurs apparaître l’homme derrière les éditions Cotoreich plusieurs fois dans le fanzine, en « situation » dans le monde étudiant.

En définitive, ETUDIANT – au titre plus que sobre (mais comment résumer autrement l’expérience ?) – se veut rendre compte de la globalité esthétique de ce monde géographique et social. Ils jouent des règles de l’édition et d’un principe curatorial d’association d’idées, que vous découvrez en feuilletant l’objet.

Il résume aussi le temps de travail à deux, en articulant les volontés et les intuitions de chacun, comme celles de travailler purement avec les moyens du bord, créant un objet qui rappelle le mémoire dans sa forme, par la couverture marbré utilisée, mais aussi le fanzine classique dans son format A5. Au niveau de la quantité de pages, il se veut archive, à la fois bibliothèque d’images à emporter et recherches théoriques à faire émerger de l’association d’images.

La création finale de cette dernière résidence de PRESENCE est aussi le révélateur d’une association artistique très actuelle : l'association des modes de fonctionnement issus de l’art contemporain et ceux d’un type d’édition indépendante, le fanzine.  Ces deux milieux semblent ces dernières années s’être beaucoup nourri ; le monde du fanzine fascine le milieu de l’art contemporain, le monde de l’art contemporain inspire conceptuellement le fanzine, même si l’origine sociale très différente de ces deux mondes peut encore les tenir à distance. C’est le fait d’une certaine interpénétration des cultures très active presque 15 ans après la popularisation d’internet, du rôle aussi des formations (beaucoup d’éditeurs de fanzines, de dessinateurs et d’illustrateurs viennent des écoles des Beaux-Arts, comme Marion Balac), et de la curiosité d’une génération.